Avec Sophie, ma femme, nous avons rencontré cette question d'un choix à vivre, du temps où nous étions encore assez engagés dans l'église. Sophie ayant divorcé, nous ne pouvions nous marier à l'église. Nous avions donc un choix à vivre : être fidèle à l'amour que nous avions l'un pour l'autre, et donc ne plus suivre les propositions de la pratique religieuse de l'église, ou bien être fidèle à l'église, et renoncer à vivre ensemble. Nous avons bien entendu choisis d'être fidèle à nous-mêmes, et nous ne l'avons jamais regretté. D'autant plus que ce choix n'a en rien limité la vie spirituelle, ouvrant au contraire à une perception nouvelle de Dieu. Aussi ai-je été très touché par cet engagement de Nathalie et Christian au sein de l'institution catholique. Je leur laisse partager ce qu'ils vivent et proposent :
La communion aux « divorcés-remariés !
Même si vous n’êtes pas des piliers de sacristies, vous avez entendu parler de cette question bien relayée par les médias de l’époque. On était en octobre 2014 et le Vatican avait convoqué un premier synode de la famille qui allait être suivi d’un second, un an après, en octobre 2015. Le pape François avait innové en demandant à tous les fidèles catholiques du monde entier de se réunir en paroisses ou mouvements pour envoyer des contributions qui nourriraient le document de travail sur lequel les pères synodaux allaient se pencher. La question de l’accueil aux sacrements des personnes divorcées engagées dans une nouvelle union se trouvait très souvent mentionnée. En réaction à cette forte demande qui risquait de bousculer la discipline instaurée par Jean-Paul II, une opposition des milieux traditionnalistes et conservateurs s’est aussitôt manifestée. Plusieurs cardinaux d’ouverture comme le cardinal belge Bonny, les cardinaux allemands Kasper et Marx, s’étaient alors exprimés pour montrer leur désir d’ouverture. Avant même la cession d’octobre 2015, c’était la guerre !Les interventions furent houleuses et le vote final très serré sur les questions des divorcés-remariés, mais tous les articles du document furent finalement votés à la majorité requise des 2/3. Et lorsque quelques mois après le pape François promulguait l’exhortation post synodale Amoris Laetitia, « La Joie de l’Amour », toute l’Église attendait avec inquiétude ou impatience selon le« bord » où l’on était situé, comment il allait statuer. Donnerait-il enfin aux divorcés-remariés le « droit » de communier !
Le document, promulgué le 19 mars, a été publié le 8 avril 2016 et aussitôt, il est apparu clairement que le pape François qui se définissait lui-même comme « fourbo », c’est-à-dire rusé nous avait donné une réponse de Normand du style « p’t’être ben qu’oui, p’t’être ben qu’non ».
Rusé, évidemment, car aux vu de l’opposition très véhémente, s’il disait oui, il risquait presque un schisme, et il désavouait publiquement Jean-Paul II qu’il venait de canoniser deux ans auparavant - et s’il disait non, il n’honorait pas les ouvertures votées par le synode des évêques.
Rusé, car il a mis dans les différents chapitres de son exhortation tous les arguments pour apporter une critique éclairée de l’exhortation « Familiaris Consortio » de Jean-Paul II qui tend à justifier l’exclusion des personnes « divorcées-remariées » des sacrements.
Rusé encore lorsqu’il propose le discernement éclairé des personnes elles-mêmes comme nouvelle praxis de l’Église. Rusé enfin lorsqu’ il décrète une année de la miséricorde juste pour la sortie de l’exhortation et qu’il remet cela cinq ans plus tard avec l’année Amoris Laetitia.
Hélas, malgré tous ces signes bien visibles, la réception du document a été très lente et 10 ans après, les ouvertures espérées par François lui-même en sont encore à des balbutiements.
Le pape souhaitait un véritable changement de paradigme pour renouveler toute la pastorale des couples et des familles. L’accueil des personnes « divorcées-remariées » devait servir d’exemple pour les autres domaines de la pastorale.
Ce changement du regard nous conduit vers une pastorale des petits pas comme il l’avait déjà dit en 2013 dans son exhortation Evangélii Gaudium qui annonçait son programme de pontificat : « Un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés » EG 44. Il nous incite à sortir du permis-défendu : « En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctifications qui rendent gloire à Dieu » AL 305.
Il nous demande de valoriser les « semina verbi », ces semences de vie de l’Esprit déjà présentes dans la vie des personnes, en les aidant à les découvrir et à les faire grandir. Et surtout, en bon jésuite, il promeut l’art de l’accompagnement qui mène au discernement éclairé : « L’Église devra initier ses membres – prêtres, personnes consacrées et laïcs – à cet “art de l’accompagnement”, pour que tous apprennent toujours à ôter leurs sandales devant la terre sacrée de l’autre (cf. Ex 3, 5). Nous devons donner à notre chemin le rythme salutaire de la proximité, avec un regard respectueux et plein de compassion mais qui en même temps guérit, libère et encourage à mûrir dans la vie chrétienne ». Enfin, il rappelle la primauté de la conscience, fruit de Vatican II, que les accompagnateurs doivent éclairer sans jamais diriger : « Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles » AL 37.
Vous l’avez compris c’est un grand changement de point de vue, une nouvelle praxis de l’Église dans toute la pastorale des couples, des familles et des personnes. C’est dans la pastorale des couples en nouvelle union que le changement désiré par le pape devrait être le plus visible, puisqu’il doit se manifester clairement en proposant de diverses manières et selon la demande des personnes concernées, un « retour officiel aux sacrements » au sein de la communauté ecclésiale dans les paroisses.
Comme le disait le cardinal Victor Manuel Fernandez lors du forum « Où en sommes-nous avec Amoris Laetitia ? » de juin 2021 : « La question n’est plus de savoir si c’est oui ou non [pour l’accès des divorcés-remariés à la communion], mais la question est maintenant de savoir comment » !
En France dans les mouvements et les quelques pastorales familiales qui accompagnent les personnes séparées, divorcées ou remariées, certains depuis plus de trente ans, la question du « comment » a été travaillée depuis longtemps et s’est finalisée après la sortie d’Amoris Laetitia. .
En particulier, l’association privée de fidèles, SeDiRe-Lyon a mis en place, avec l’aide d’un grand questionnaire envoyé à des couples en nouvelle union, une proposition de cheminement de discernement. Cette initiative, appelé « Cheminements Bartimée », car il est basé sur l’évangile de la messe de clôture du synode de 2015, suit les étapes du chemin de l’aveugle Bartimée. C’est un véritable processus d’intégration pour tous puisque Bartimée, exclu au bord du chemin par la foule, est invité par cette même foule à courir vers Jésus qui lui dit la phrase incontournable de tout accompagnement respectueux : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Alors, Bartimée, guéri par Jésus, rejoint ceux qui le suivent !
Cette proposition suit clairement les recommandations de l’exhortation, puisque le sous-titre du chapitre VIII, « accompagner, discerner, intégrer » est constitué de trois verbes qui ne s’adressent pas aux personnes en situation dites « irrégulières » directement, mais bien aux communautés, paroisses ou mouvements qui ont la mission de les accueillir.
Ainsi, la mise en œuvre de ce cheminement doit être vécue en paroisse et la petite équipe qui va cheminer avec les personnes qui en font la demande est accompagnée de préférence par un couple lui-même en seconde union, des personnes « ordinaires » de la paroisse qui seront la foule témoin du cheminement, et un prêtre ou un diacre.
La fin du cheminement et la manière dont les personnes vont le signifier à la paroisse se discerne en équipe. Certaines personnes préfèreront un accueil « discret », d’autres souhaiterons la possibilité d’un témoignage plus public, au cours d’une célébration liturgique de la paroisse par exemple. Cette dernière solution matérialise l’accueil « du retour » aux sacrements pour les personnes, mais surtout est le signe d’une paroisse réellement intégrante, ce qui peut permettre à d’autres couples en nouvelle union de se poser la question de participer eux aussi à une telle démarche.
J’attire votre attention sur le fait que ce processus est une proposition, mais non une obligation. En effet de nombreux couples en nouvelles union n’ont jamais cessé de communier, se sentent bien intégrés et ont la chance d’aller dans une paroisse accueillante et intégrante. Hélas, c’est loin d’être le cas partout !
Cette année, Amoris Laetitia fête ses 10 ans et même si beaucoup de personnes divorcées engagées ou non dans une seconde union, et leurs accompagnateurs manifestent leur joie et expriment leur merci au pape François, il faut bien reconnaitre que trop de diocèses et de paroisses n’ont manifestement pas lu ce texte et continuent comme avant à maintenir des exclusions de tout ordre envers les couples en nouvelles union, mais plus largement envers toutes les personnes qui se trouvent en situations dite "irrégulière".
Écoutons le pape François qui ne cesse ne nous répéter que l’intégration concerne:
« Tous, tous, tous »,
« Personne ne peut être condamné pour toujours, car ce n’est pas la logique de l’Évangile » AL 297
Nathalie et Christian Mignonat
https://sedirelyon.fr/Accompagner la pastorale des personnes en nouvelle union.

